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Deux hommes et une femme en costume de ville bleu marine remontaient l’allée de Frank quand Pike passa devant la maison. Une femme en uniforme que les étoiles de son col identifiaient comme un des chefs adjoints du LAPD les précédait avec de grands gestes. Elle faisait la visite guidée à quelques pontes.

Une voiture pie de l’état-major stationnait au bord du trottoir. Aucun autre véhicule officiel n’était garé dans les environs, signe que l’adjointe avait amené elle-même les civils. Trois jours après le quadruple meurtre, les rats du labo avaient prélevé tout ce qu’il y avait à prélever. Pike savait que la maison resterait sous scellés jusqu’à ce que les scientifiques soient sûrs et certains de n’avoir plus besoin de retourner sur les lieux. Dès qu’ils auraient donné leur feu vert, les inspecteurs en remettraient les clés à l’exécuteur testamentaire de Frank et de Cindy, et quelqu’un informerait la famille d’Ana Markovic que ses affaires pouvaient être récupérées. Pike se demanda si les parents d’Ana vivaient en Serbie et s’ils avaient été prévenus. Et s’ils comptaient prendre l’avion pour venir chercher la dépouille de leur fille. En avaient-ils les moyens ?

Pike fit le tour d’un parc voisin avant de revenir lentement dans la rue de Frank. Il arriva cette fois par le haut et se gara à quelques dizaines de mètres de sa maison pour jouir d’une vue dégagée sur la voiture d’état-major.

L’adjointe et ses invités restèrent quarante-deux minutes à l’intérieur – nettement plus que Pike ne l’aurait cru, mais ils finirent par redescendre l’allée, prendre place dans la voiture et repartir.

Pike attendit cinq minutes, redémarra et vint se garer en face de chez Frank. Une vieille dame à cheveux blancs promenait un petit chien blanc. Le chien était vieux et court sur pattes, doté d’un corps lourd et d’yeux fatigués qui avaient dû être espiègles. Pike les laissa passer, remonta à pied l’allée de Frank et longea le côté de la maison comme l’avant-veille au soir.

Quelqu’un avait scotché un bout de carton à la place du carreau brisé de la porte-fenêtre. Pike souleva le carton, passa la main à l’intérieur et entra. Au bout de quatre jours, les flaques de sang se dégradaient et commençaient à pourrir. Ignorant l’odeur, Pike se dirigea vers la chambre d’Ana Markovic.

La carte d’anniversaire fabriquée par les fils de Frank, les posters de joueurs de foot européens, le minuscule bureau encombré de magazines et d’un ordinateur portable, tout était conforme à ses souvenirs. L’écran de veille était resté activé : un jeune surfeur hawaïen chevauchant une vague qui finissait par l’engloutir puis ressuscitant pour être de nouveau englouti, en boucle. Pike rabattit l’écran, débrancha le câble de secteur, et posa l’ordinateur par terre près de la porte. Il ouvrit les tiroirs et regarda entre les magazines dans l’espoir de tomber sur un carnet d’adresses ou un téléphone portable, mais ne trouva ni l’un ni l’autre. Il découvrit en revanche un album scolaire ! et quelques cartes postales. Il glissa les cartes à l’intérieur de l’album, qu’il plaça sur l’ordinateur.

L’absence de téléphone perturbait Pike. Il regarda sous le bureau et autour, écarta l’amas de draps et l’édredon du lit. Il trouva dessous quelques vêtements chiffonnés, deux boîtes ouvertes de gâteaux secs, un paquet de couches ouvert, encore des magazines, trois bouteilles d’eau à moitié bues, une histoire de vampires en livre de poche, un sachet neuf de M&M’s, et un tampon hygiénique dans son emballage d’origine. Bref, le fouillis d’une jeune femme habituée à tout balancer dans un coin, mais toujours pas de téléphone. Pike souleva le matelas. Rien.

Il se rendit compte qu’il n’avait pas trouvé non plus de sac à main, ni de portefeuille. L’idée lui vint que le portable d’Ana pouvait avoir été dans son sac et que les secouristes avaient peut-être pensé à le prendre au moment du transfert à l’hôpital. Pike se promit d’en toucher un mot à Cole. Son ami se chargerait de vérifier si c’était le cas et si l’hôpital était encore en possession du sac d’Ana.

L’unique placard de la chambrette était plus exigu qu’une cabine téléphonique. La salle de bains se trouvait de l’autre côté du couloir. Pike décida de fouiller le placard avant de passer à celle-ci. Un sac à dos vide était posé sur le sol du débarras, en compagnie d’un monceau de chaussures et de vêtements. Le panneau de liège fixé à l’intérieur de la porte était tapissé de photos, de cartes postales, d’images découpées dans des magazines, de billets d’entrée et de dessins. Ana était présente sur la plupart des photos, mais pas sur toutes, posant avec des gens de son âge qui souriaient ou faisaient des grimaces à l’objectif. La plupart de ces photos devaient avoir été prises au cours des deux dernières années, et certaines étaient agrémentées d’un commentaire au stylo. Je t’M, Krissy. Waouh, quelle bombe ! Ton amie pour la vie ! Ce genre de chose.

Pike ne prit pas tout. Il sélectionna les photos qui lui semblaient les plus récentes et celles qui s’accompagnaient d’un mot, d’un nom, puis les glissa dans l’album. Il venait d’atteindre la salle de bains quand il entendit claquer une portière. Il ramassa l’ordinateur et l’album, regagna à grands pas l’avant de la maison, et aperçut deux Crown Vic banalisées par la fenêtre. Terrio et Deets avaient déjà mis pied à terre, et deux autres inspecteurs étaient en train de s’extraire du second véhicule. Terrio et Deets s’approchèrent de la Jeep de Pike puis se retournèrent vers la maison, la mine sombre.

Pike ressortit par où il était entré et, arrivé sur le côté de la maison, s’enfonça dans la haie qui bordait le mur latéral du jardin. Il ne passa pas par-dessus. Après avoir retiré un petit Beretta de calibre 25 de son holster de cheville et un Colt Python 357 de sa ceinture, il se hissa d’une traction pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté. Aussi doucement que possible, il fit glisser le long du mur l’ordinateur, l’album puis les armes sur un épais matelas d’arums puis ressortit de la haie, marcha jusqu’à l’avant de la maison et rejoignit l’allée.

Terrio et les autres étaient à mi-chemin de celle-ci quand Pike émergea, bien en vue.

— Vous avez oublié à quoi servent les rubans de scène de crime ? lança Terrio.

— Je voulais me faire une idée plus précise de ce qui s’est passé.

— Ce n’est pas votre affaire. Vous êtes entré ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour voir.

Deets sourit largement aux autres inspecteurs.

— Ça me plaît. Violation des scellés, entrée avec effraction, entrave au bon déroulement d’une enquête criminelle. Si on y ajoutait un cambriolage, Pike ? Vous avez pris quelque chose ?

Pike écarta les bras, l’invitant à le fouiller.

— Vérifiez vous-même.

Deets passa derrière lui.

— Bonne idée. Je connais la réputation de ce mec, Jack. On ne peut jamais savoir ce qu’il a sur lui.

Le jeune inspecteur palpa les jambes, les poches et la ceinture de Pike, mais son sourire se désagrégea lorsqu’il finit par comprendre qu’il ne trouverait rien.

Terrio ne semblait pas ravi non plus. Il indiqua la villa d’un coup de menton et, s’adressant à ses autres collègues :

— Je vous rejoins à l’intérieur. Je vais raccompagner M. Pike à sa voiture.

Terrio ne dit plus rien jusqu’à ce qu’ils aient traversé la rue. Il s’adossa contre la Jeep. Cela dérangeait Pike, mais il n’émit pas d’objection.

Terrio passa un moment à étudier la maison de Frank.

— Pourquoi êtes-vous venu ?

— Pourvoir. Comme je vous l’ai dit.

— C’est aussi pour ça que vous êtes allé à l’hôpital ?

Pike se demanda comment Terrio l’avait appris.

— Exactement.

— La fille est morte ce matin. Ça fait douze homicides. Si vous croyez que j’utilise toutes mes ressources pour essayer de salir votre ami, vous vous trompez.

Pike garda le silence, sentant que Terrio n’allait pas tarder à en venir au fait.

— J’ai le maire, le grand patron et toute ma hiérarchie sur le dos. J’ai un nombre de morts en augmentation constante, mais aucun suspect sérieux. Si vous savez quelque chose qui pourrait nous aider, vous devriez me le dire.

— Je ne peux pas vous aider.

Terrio fixa longuement Pike, puis éclata de rire.

— Bien sûr. Bien sûr que non. Vous êtes juste venu pour voir.

Le portable de Pike vibra. Si bruyamment que Terrio s’écarta de la Jeep.

— Pourquoi est-ce que vous ne répondez pas ? Ça pourrait être important.

Pike ne bougea pas. Le bourdonnement cessa lorsque sa boîte vocale prit l’appel en charge.

— Du balai, lâcha Terrio.

Pike le regarda s’éloigner vers la maison. Sachant que l’inspecteur se retournerait en atteignant la porte de Frank, il monta dans sa Jeep et démarra. Il se gara à nouveau dès qu’il fut hors de vue de la maison, traversa au trot le jardin des voisins en direction de la touffe d’arums, récupéra ses armes et le reste, puis repartit en marchant.

Règle N°1
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